Pourquoi ce site ?
Ce site est un prolongement de la rencontre possible. Il s'y emploie sous des formes diverses : textes, rendez-vous, contact pour les lecteurs désireux de m'écrire et, surtout, parcours de lecture. Il ne propose des interprétations de mes livres que dans la mesure où ceux-ci sont désormais des objets finis. Finis pour l'auteur (celui que je préfère est toujours celui que je suis en train d'écrire, le seul à me procurer à nouveau une émotion de découverte, les autres me devenant étrangers) et surtout finis pour le lecteur, qui les ayant lus, s'est fait son idée et se les est appropriés. C'est sur cette base équitable que peut avoir lieu un partage, un échange instructif, qui nous renseigne l'un l'autre sur la nature et l'importance de la petite lettre de plus.
Qui est l'auteur ?
Raconter ma vie en détail sur ces pages ne me paraît présenter aucun intérêt. J'écris des fictions, parce que l'imaginaire constitue à mon sens un moyen au moins égal et souvent supérieur au témoignage pour explorer la réalité. Et d'ailleurs, quelle différence existera-t-il dans cinquante ans, dans un siècle, entre celui qui se confesse aujourd'hui en public et un personnage de fiction, puisque le premier aura rejoint le second dans le néant ? Le degré de réalité de l'un comme celui de l'autre sera alors strictement identique : des mots sur des livres pour en garder le souvenir. Harry Haller dans Le loup des steppes ou Nagel dans Mystères me sont bien plus réels et humains, par exemple, que de nombreux auteurs de confessions, d'aveux ou de récits intimes. Bien qu'inventés, ces personnages m'accompagnent plus durablement que certains visages vus sur des couvertures de livres ou sur des écrans de télévision, célébrités ou anciens anonymes qui se prévalent du fait qu'ils existent (en sont-ils bien sûrs ?) pour affirmer la valeur ajoutée de leur production littéraire. En réalité, le statut même de la vérité est sujet à caution dans toutes les strates de l'existence. En littérature, ce qui fait qu'un livre va émouvoir et toucher et continuer sa vie propre dans la conscience du lecteur, n'a pas grand chose à voir avec sa véracité. Seule la crédibilité des situations, des sentiments, des personnages, de la voix qui s'exprime a de l'importance. Un bon roman même s'il dépeint un univers artificiel sera toujours crédible, tandis que la prétention au vrai ne sauvera jamais un mauvais livre de lui-même.
Ces considérations n'empêchent pas de penser que les plus grandes oeuvres ont une dimension autobiographique. Ce point a quelque chose à voir, sans doute, avec le degré d'implication de leurs auteurs dans leur création. Ceux-là généralement n'écrivent pas impunément et à prendre les plus grands risques, il leur arrive de tout gagner ou de tout perdre. Mais justement cette authenticité de l'engagement leur impose, la plupart du temps, le détour de la fiction à la fois comme technique exploratoire et comme liberté acquise à l'égard d'eux-mêmes grâce à la transmutation de l'expérience. Répétons le, le simple fait de se dire transparent jette sur la démarche une ombre suspecte et la rend impossible. Comme il n'y a aucune vérité intégrale qui soit communicable au lecteur sans l'adjonction de la petite lettre évoquée plus haut, la seule clarté espérable est une clarté de chacun pour soi-même - projet qui peut encore paraître à maints égards démesuré. Le seul moyen d'y parvenir, si jamais c'est possible, est de ne pas en parler, car dès qu'on aborde l'intime, la parole n'est pas performative (se déclarer sincère ne crée pas la vérité du propos), mais contreproductive (elle le falsifie presque à coup sûr).
Plus judicieuse me paraît être ici l'esquisse d'une trajectoire de lecteur. Trajectoire qui me constitue en tant qu'auteur et en tant individu et dans laquelle d'autres lecteurs peuvent entrer, soit en s'y reconnaissant soit en s'y cherchant à leur tour. C'est à ces linéaments d'une formation intellectuelle, qui est en même temps une formation de vie, que sont consacrées les rubriques les plus développées de cet espace dédié à la littérature. Comme j'ai acquis la conviction qu'en tout domaine, la liberté ne s'acquiert qu'au prix d'un double mouvement - la conscience de ce qui nous détermine (ce qui suppose un apprentissage) et la perception de notre volonté propre (ce qui suppose une destruction) , celui qui, m'ayant lu tel que je suis, souhaite mieux me connaître le fera le plus sûrement à travers les auteurs auxquels je suis redevable.
Pour aller plus loin :
LE CORPS DE L'AUTEUR, COURT ESSAI SUR L'ÉCRITURE :