Asile ! Asile !
 
Mon nom est Snneil. Je suis dans une caisse, Ismahlia contre moi. Il fait froid et sombre ici. Et, ce soir, nous serons morts. Cela n’a pas d’importance. Je le répète et cette calme vérité résonne étrangement sous mon crâne : cela n’a pas d’importance. Nous avons gagné. Nous sommes unis, nous sommes deux, nous ne sommes plus qu’un. Nous voilà invincibles.
Nous pouvons rejoindre le Royaume. Mes frères nous y attendent, le petit Markus, parti à son quatrième printemps, et Gunar à peine plus âgé et Korig avec ses mèches blondes et tous les autres, mes amis, mes amours, qui maintenant reposent, en qui s’est résolue la douleur du temps. Ils sont là tous qui me tendent les mains. Ils m’adressent leurs sourires indulgents. Tandis qu’un peu de terre s’écoule entre les planches, tombe sur ma tête et me rapproche d’eux, ma bien-aimée tremble. Elle sanglote. Elle a peur. Mais cela n’a pas d’importance.
Ce matin, nous n’étions pas sûrs de gagner. Quand la campane a sonné dans le lointain, l’affreux Rauching dormait encore. J’ai quitté ma paillasse en douceur, sans faire de bruit. Je suis allé réveiller Ismahlia et je l’ai emmenée.
C’est ainsi que j’ai fait. Moi, l’esclave, je l’ai volée à mon maître. Je la lui ai prise contre sa volonté. Il la voulait pour lui, il refusait que je l’épouse. Aujourd’hui, dès la première heure, nous avons quitté sa demeure. C’était après gallicinium. Le silence était épais, l’air vif. Dans le ciel, les premières lueurs de l’aurore éclairaient par en dessous de lourds et sombres nuages. Le monde rougeoyait. Nous nous sommes glissés dans la cour où le coq tentait de sommeiller encore après son premier chant. Les chiens n’ont pas bronché. Nous avons franchi la magna porta et les murs d’enceinte en torchis. Rauching n’a rien entendu. Nous avons été plus malins que lui.
Rauching ! Etre immonde, bête repoussante et cruelle jaillie des fosses de l’Enfer ! La face noire tendue d’un sourire carnassier, il a tout d’une panthère. Avec les pattes comme celles d’un ours et la gueule comme une gueule de lion. Son visage est mangé par une méchante blessure qui le fend de haut en bas et lui éteint un oeil au passage. Sa plaie mortelle est guérie désormais et lui sert à terrifier les vilains ainsi que l’ennemi sur le champ de bataille. Depuis toujours, j’appartiens à Rauching et à sa race, tout comme mon père et le père de mon père. Mais Rauching a commis une erreur. Il a voulu faire de moi un savant, car il ne sait pas lire et n’a point le goût de l’étude.
Pour déchiffrer les terriers et défendre ses biens, j’ai donc fréquenté le prêtre, au village. Plus qu’il n’est permis d’ordinaire à un domestique servile. Avec lui, j’ai découvert la beauté des Saintes Ecritures et ce sentiment de légèreté que donne le savoir. Certes, mon statut m’interdit d’avoir une manse. Je suis bien trop précieux pour que mon maître m’attribue une terre qui m’éloignerait de lui. Peu importe, cela m’a permis d’apprendre certaines choses.
Par exemple, lorsqu’au point du jour, avec ma douce, je courais à travers bois, je savais que jamais je n’atteindrais degré de liberté supérieur à cet abandon confiant dans la divine providence. Le coeur battant, mais gais comme des oisillons, nous étions dans la main du Seigneur et dans sa confidence. Quand nous avons vu les hauts murs de bois de l’église se dresser au milieu des cabanes, un sang neuf nous a réchauffé la poitrine. Cette sensation ne devait rien au soleil de décembre qui pointait à cet instant ses pâles rayons au-dessus de la cime des chênes. En ce début d’année, il valait mieux compter sur une bonne tunique et sur une peau de renard pour se préserver de la morsure du froid. Non, ce qui nous a réconforté, c’est la vision du prêtre qui nous attendait sur le seuil. Nous étions presque au but. Il nous fit entrer prestement.
A partir de là, tout se passa très vite. Cet homme qui m’avait tant offert me donna encore ce bien suprême : une épouse devant Dieu, celle que j’ai choisie et qui m’a choisi, n’en déplaise à mon maître. Comme nous tremblions de voir celui-ci surgir et interrompre la cérémonie nuptiale, le prêtre abrégea les formules sacramentelles. Il prononça la bénédiction rituelle et nous fûmes mariés. C’était fait. Rien ne s’était produit. Dans la pénombre traversée de rais de lumière, nous nous regardions, Ismahlia et moi. Nous tentions chacun de discerner sur les traits de l’autre cette transformation qu’un mariage librement consenti avait dû opérer dans la nature profonde de nos êtres. Nous ne distinguions rien d’autre que nos visages soulagés et un peu surpris.
Nous n’eûmes pas le temps de nous interroger plus longtemps. Au dehors, une clameur nous prévint que l’heure était venue d’affronter les conséquences de nos actes. La porte s’ouvrit dans un fracas. Rauching, la face tordue par un rictus mauvais, était entré dans l’église.
Il se mit à vociférer. Il voulait nous reprendre, il voulait me tuer. Il brassait l’air de sa lourde épée qui décrivait de grands cercles au-dessus de sa tête. Un filet blanc de salive restait accroché aux poils hirsutes de sa barbe. Sa cicatrice se dilatait et suintait. Son oeil mort, jaune, gonflé, semblait sur le point de sortir de son orbite. L’autre roulait en tous sens. C’était une fenêtre sur l’incendie qui le ravageait du dedans. Il allait tout casser, nous réduire en charpie. Hors de lui, il s’avançait vers nous, l’arme au poing. Tirant Ismahlia par le bras, je me repliai vers l’autel que je saisis à pleines mains.
Me souvenant que le roi Salomon avait épargné Adonias réfugié dans le temple de Jérusalem, je me mis à crier :
- Asylum ! Asylum ! 
Rauching eut un moment d’hésitation. Le prêtre en profita pour s’avancer en invoquant l’inviolabilité du lieu saint.
- Nul ne doit faire couler le sang dans la maison du Seigneur, ajouta-t-il d’une voix mal assurée.
Mon maître s’arrêta, décontenancé. Je ne sais quel restant de piété surnageait encore dans son âme rancie. Mais quelque chose l’empêchait de mettre à exécution son projet sacrilège. C’était, je crois, davantage la crainte de l’immédiat châtiment de Dieu qu’un souci de miséricorde ou de salut. Car, outre que son coeur souillé par le péché était inaccessible au sentiment de charité, il se moquait que son existence noircie par la rapine et le meurtre s’achevât ou non dans les flammes de l’Enfer.
Le prêtre parlementait, certain maintenant d’emporter la victoire. Rauching écoutait en maugréant. Il protestait de temps à autre en brandissant son poing alourdi de métal, mais à des intervalles de plus en plus espacés, ce qui indiquait que ses défenses cédaient une à une.
A deux jets de pierre, blottis contre la Table sacrée, nous n’entendions pas ce que les deux hommes se disaient. Le prêtre parlait à voix basse. Il s’efforçait de gagner la confiance de ce fauve enragé dont il avait interrompu la charge. Notre sort était encore incertain. Au bout d’un moment, Rauching jeta de notre côté un regard interrogatif. Il semblait hésiter sur l’issue à donner à l’affaire, sur la manière la plus avantageuse d’en sortir. Puis, son visage strié s’illumina d’un large sourire. Il hocha la tête plusieurs fois, marmonna quelques mots et le prêtre revint vers nous.
Rauching avait prêté serment. Il ne nous séparerait pas. Devant Dieu, il s’y était engagé. Il prenait acte de notre union. Cependant il fallait accepter de retourner à lui. Je regardai Ismahlia. Elle paraissait soulagée. Je donnai mon consentement. Il valait mieux obtempérer.
Nous sortîmes sur le seuil, accompagnés par le prêtre. Dehors, Rauching nous attendait avec ses bellatores et quelques chevaux. Sur le chemin du retour, nul ne dit mot. Chacun, au sein de l’escorte, semblait ruminer de méchantes pensées. Je redoutais le pire. Et le pire arriva. Sitôt rendus, nous fûmes saisis et ligotés, tandis que trois hommes creusaient une fosse à l’extérieur du castel. Nous fûmes couchés sans ménagement l’un contre l’autre à l’intérieur d’un cercueil, puis déposés dans le trou qui venait d’être fait. Pendant que les pelletées de terre retombaient à grand bruit au-dessus de nos têtes, nous entendîmes encore la voix démoniaque de Rauching qui riait :
- Vous n’êtes pas séparés, j’en ai fait le serment ! Ensemble vous avez voulu vivre, ensemble vous mourrez. Que grâce m’en soit rendue devant Toi, l’Eternel, le Très-Haut, le Tout-Puissant ! 
D’autres rires fusèrent. Un peu de terre tomba. Les voix furent amorties. Ensuite, il n’y eut plus rien. Ce fut le silence. Et le froid.
A présent, il est tard. L’air commence à manquer. Ma bien-aimée gémit, la tête sur ma poitrine. Je lui baise le front sans pouvoir l’enlacer. Mes mains sont entravées, mes lèvres sont glacées. Je souris dans mon coeur et je prie le Seigneur. Bientôt, nous ne serons plus. Bientôt, nous ne nous verrons plus. Mais maintenant nous sommes libres.
Nous sommes les vainqueurs et Rauching a perdu.
 
 
 
Philippe Ségur
 
 
Lexique et notes :
 
* Ce récit romancé s’inspire d’un fait authentique datant du VIème siècle et mentionné par Saint Grégoire de Tours dans son « Histoire des Francs » (Denoël-Gonthier, tome 2, 1974).
* Campane : cloche.
* « Avec les pattes comme celles d’un ours et la gueule comme une gueule de lion » : citation de l’Apocalypse (13, 2).
* Gallicinium : heure romaine correspondant au premier chant du coq (aurore).
* Terriers : documents portant les titres de propriété (terme probablement postérieur au VIème siècle).
* Manse : petite exploitation  sur laquelle les esclaves pouvaient être « casés » et qu’ils devaient faire fructifier moyennant des redevances envers leur maître, lequel restait propriétaire à la fois de la terre et de leur corps.
* Jusqu’au XIVème siècle, l'année commençait, selon les époques et les régions, à des dates très variables : début janvier (Epiphanie), 1er mars (survivance du calendrier romain), 25 mars (Annonciation), 25 décembre (Noël) ou encore à Pâques.
* Histoire de Salomon et d’Adonias : Ancien Testament, 1 Rois, 1, 50-52.
* Bellatores : hommes de guerre.
* Castel : château, maison fortifiée.
 
 
 
Nouvelle
Nouvelle, 1999
photo : P.-E. Malissin, F. Valdes, www.galerie.roi-president.com