Vous êtes dans le noir. Il y a près de vous une pensée qui serpente. Qui habite le noir avec vous. Un frottement. Vous ne la dites pas, ne pouvez la dire. Vous l’écoutez. Son glissement. Elle n’atteint pas la zone claire de votre cerveau. Vous êtes dans le noir. Souvenez-vous que vous êtes dans le noir. Souvenez-vous qu’il n’y a rien dont vous vous souveniez, dont vous puissiez vous souvenir. Sinon le noir, sinon le serpent. Son glissement. Vous ne savez pas pourquoi.
Vous êtes dans le noir. La pensée est en vous. Elle est entrée sans dire son nom, parce qu’aucune pensée n’a besoin de dire son nom pour vous prendre et vous posséder. Elle vient, vous prend, vous possède. Et vous restez dans le noir. Et votre corps est pris. Et votre esprit se cabre. Vous ne savez pas pourquoi. Il y a des bruits de machine comme des roues qui s’enclenchent : les cliquetis de la réalité. Et des voix qui descendent et cette sensation du sol qui remonte. Surface lisse de vos envols, de vos courses, vos échappées.
Vous vous souvenez que vous êtes tombé.
Vous êtes dans le noir. La pensée est en vous, hors de vous, partout. Patience de l’assaut, chant inlassable du pourquoi. Dites-vous que c’est votre matière, la vôtre, un débordement dans chaque lieu traversé. Dites-vous qu’elle vous appartient ou que vous lui appartenez et que toute tentative de lui échapper vous ramènera sans faillir jusqu’à elle. Votre pli, votre mouvement. La roue tranquille qui vous porte. En vous, hors de vous, partout, au débordement de chaque lieu traversé. Et le corps se fatigue, et le vide se referme, et le chant s’amplifie. Et un jour vient que vous n’attendiez plus. La messe est blanche. Vous êtes debout, votre corps droit. La roue suit son aube.
Vous ne savez toujours pas pourquoi.
* * *
Sans doute est-ce cette démarche qui donne au spectacle sa force immédiate et brutale, ce souffle d’authenticité. Il faut voir le visage juvénile de Lesli Barra, tour à tour déterminé et interrogateur, apparaître et se poser dans un espace à peine troué de lumière. Il faut voir sa silhouette fragile sculpter le vide, se forger sa place dans la nuit, se jetant dans ses chutes, repoussant l’ombre hors de son cercle, imposant le silence d’un geste aussi précis qu’un coup de sabre. Cela tient de la faena, de l’orbite circulaire des questions sans réponses, de l’abandon reposant dans la répétition et l’éternel retour. Cela tient enfin à l’art de relever la tête.
Philippe Ségur
crédits photo : Bruno Foglia,
reproductions avec l’autorisation de l’auteur