EWS
 
Vous êtes dans le noir. Il y a près de vous une pensée qui serpente. Qui habite le noir avec vous. Un frottement. Vous ne la dites pas, ne pouvez la dire. Vous l’écoutez. Son glissement. Elle n’atteint pas la zone claire de votre cerveau. Vous êtes dans le noir. Souvenez-vous que vous êtes dans le noir. Souvenez-vous qu’il n’y a rien dont vous vous souveniez, dont vous puissiez vous souvenir. Sinon le noir, sinon le serpent. Son glissement. Vous ne savez pas pourquoi.
Vous êtes dans le noir. La pensée est en vous. Elle est entrée sans dire son nom, parce qu’aucune pensée n’a besoin de dire son nom pour vous prendre et vous posséder. Elle vient, vous prend, vous possède. Et vous restez dans le noir. Et votre corps est pris. Et votre esprit se cabre. Vous ne savez pas pourquoi. Il y a des bruits de machine comme des roues qui s’enclenchent : les cliquetis de la réalité. Et des voix qui descendent et cette sensation du sol qui remonte. Surface lisse de vos envols, de vos courses, vos échappées.
Vous vous souvenez que vous êtes tombé.
Vous êtes dans le noir. La pensée est en vous, hors de vous, partout. Patience de l’assaut, chant inlassable du pourquoi. Dites-vous que c’est votre matière, la vôtre, un débordement dans chaque lieu traversé. Dites-vous qu’elle vous appartient ou que vous lui appartenez et que toute tentative de lui échapper vous ramènera sans faillir jusqu’à elle. Votre pli, votre mouvement. La roue tranquille qui vous porte. En vous, hors de vous, partout, au débordement de chaque lieu traversé. Et le corps se fatigue, et le vide se referme, et le chant s’amplifie. Et un jour vient que vous n’attendiez plus. La messe est blanche. Vous êtes debout, votre corps droit. La roue suit son aube.
Vous ne savez toujours pas pourquoi.
 
 
 
 
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Comment parler d’EWS ? Voilà un spectacle qui ne se commente pas, puisqu’il exprime ce qui justement ne peut se dire : le corps meurtri et blessé, affecté dans sa conscience de lui-même, possédé par une pensée muette. Il ne faut pas chercher en lui une histoire racontée qui réduirait le solo à la traduction scénographique d’un simple récit. Sa force, au contraire, est de se situer de plain-pied dans la sensation corporelle, hors de toute logique linéaire et rationnelle, dans le choc premier de l’émotion. La danse s’y suffit à elle-même. Formes et mouvements s’offrent comme instruments, non comme illustrations, d’états physiques et psychologiques qui passent d’abord par les os, les tendons et les muscles. Faut-il risquer malgré tout une formule qui rende compte de l’œuvre au prix d’un appauvrissement ? Tentons ceci : le corps luttant pour sa réparation, impuissant à donner à son questionnement une forme, s’abandonnant à la structure disloquée et défaite de son propre mouvement.
Sans doute est-ce cette démarche qui donne au spectacle sa force immédiate et brutale, ce souffle d’authenticité. Il faut voir le visage juvénile de Lesli Barra, tour à tour déterminé et interrogateur, apparaître et se poser dans un espace à peine troué de lumière. Il faut voir sa silhouette fragile sculpter le vide, se forger sa place dans la nuit, se jetant dans ses chutes, repoussant l’ombre hors de son cercle, imposant le silence d’un geste aussi précis qu’un coup de sabre. Cela tient de la faena, de l’orbite circulaire des questions sans réponses, de l’abandon reposant dans la répétition et l’éternel retour. Cela tient enfin à l’art de relever la tête.
À cet égard, l’intensité de l’interprétation est magnifiquement servie par la musique minimaliste et inspirée de Bruno Foglia. Rappelant le meilleur de Laurie Anderson, de Mick Karn ou de Philip Glass, celle-ci sait aussi bien traduire les franges absentes et grises de la conscience, que le tragique de la solitude ou les élans de l’individu littéralement atterré qui se redresse et apprend à renaître.
 
 
 
Philippe Ségur
 
crédits photo : Bruno Foglia,
reproductions avec l’autorisation de l’auteur
 
Critique
À propos du spectacle de danse contemporaine de Lesli Barra et Bruno Foglia, 2006
photo : B. Foglia