Enfin la bête
 
À la mémoire de José Falcon
 
    Je suis mort le 16 mai 1920 sous les cornes de Bailador. Au début, je dois dire que cela m'a ennuyé. J'aurais préféré jouir du monde un peu plus longtemps, boire encore au rire clair de Manuela sur les berges du Guadalquivir, musarder les soirs d'été dans le barrio de Santa Cruz ou manger des tapas chez Pepe, calle Albareda. Mais périr sous les coups d'un pareil adversaire, c'est une fierté que l'on emporte avec soi. Bailador, le danseur. Fauve splendide. Lorsqu'il fit irruption dans l'arène, furieux et déjà écumant, je sus que nous nous appartenions de toute éternité.
 
    Il était entré au galop, mais ébloui par la soudaine clarté du jour, il s'était arrêté, tête dressée. Je pus alors observer celui que le destin m'avait réservé. Je vis son cou flexible et ramassé, sa poitrine profonde, son dos puissant sur lequel flottaient les rubans verts et sang d'Eduardo Miura. Je vis ses pattes nerveuses, solides, aux paturons prononcés, aux sabots bien découpés. Je vis les proportions harmonieuses de son corps, la musculature qui jouait au soleil sous le pelage fin et brillant. Je vis et j'admirai le port altier de la tête, la noblesse de l'allure. Je vis tout cela et plus encore. Je vis qu'il allait me tuer.
 
    Oh ! En matière de prophétie, je n'avais que fort peu de mérite, je suis tout à fait prêt à le reconnaître : j'avais été averti de la chose dès l'ouverture de la course. Aussi serais-je bien ingrat de me plaindre aujourd'hui d'une quelconque déloyauté du sort à mon égard. Non, tout fut fait selon les règles.
 
    Lorsque retentit le traditionnel paso-doble sur la plaza de toros de Séville, les trois cuadrillas, se présentèrent comme d'ordinaire au public. Le défilé était conduit par deux alguaciles, cavaliers sombres. Si leur ténébreuse prestance imposait le respect, la présence lumineuse de ceux qui les suivaient forçait l'admiration. Chico Mendes, le plus jeune des toreros, ouvrait la marche, Vicente Pastor était à sa gauche, j'avançais à sa droite. Derrière nous, venaient par ordre d'ancienneté les banderilleros, les picadors à cheval, les monosabios, serviteurs de la plaza, puis le train d'arrastre, les attelages de mules piaffantes, pomponnées, harnachées, bruissantes de grelots, rougeoyantes déjà du sang qui promettait de couler.
 
    Nous avions, mes concurrents et moi, revêtu la cape d'apparat et lorsque les rayons rasants du soleil vinrent en faire miroiter les couleurs vives, nous nous signâmes de conserve de la main droite.
 
    Le premier sentiment du torero qui pénètre dans l'arène, c'est l'ivresse. Son regard sort de l'ombre pour embrasser l'image d'un monde vertigineux. L'univers y est un cercle vide et froid, géométriquement parfait, dominé de tous côtés par l'infini humain, la multitude impatiente. Cet espace, là, devant soi, est un territoire à conquérir, à meubler de formes, à pétrir d'humanité. Combat de titan, universel et millénaire, combat de géant, toujours à refaire, combat impossible qui convient à un homme seul.
 
    Chaque fois, dans l'arène, se joue et se rejoue le destin de l'homme sur la terre. Sur les gradins, les spectateurs se font divinités, acclament une trajectoire de vie au cœur d’un cosmos figuré. Et toutes ces existences que j'avais vécues dans le cirque me semblaient devoir s'additionner comme autant de refus opposés au néant. Comme autant de tentatives d'ordonner un bref instant, le chaos. C'est pourquoi ce jour-là, à Séville, comme toutes les autres fois, j'ai aimé, en entrant, sanctifier d'un signe de croix la représentation de l'univers qui s'offrait devant moi.
 
    Le solennel cortège traversa la piste jusque devant la loge de la Présidence. Et c'est là, après le cérémonial du salut, que le signe me fut donné. Le Président, comme l'exige la tradition, lança la clef du toril à l'un des alguaciles. Mais la monture de celui-ci se cabra et lui fit manquer le passe symbolique. Tandis qu’il mettait pied à terre, un murmure se fit entendre sur les gradins. Une clef mal reçue ou manquée était le signe d'un malheur imminent.
 
    Aucun d'entre nous n'osa regarder son voisin. Quelqu'un sur la gauche cria : «Dieu protège les braves ! ». L'alguacil était remonté en selle. Les cavaliers s'élancèrent au galop, chacun décrivant un demi-cercle. Nous passâmes derrière la barrière. La corrida avait commencé.
 
    La perspective de mourir dans l'instant paraît sans doute peu plaisante à l'immense majorité des hommes. C'est pourtant une idée qui fait le quotidien de l'arène. Comme chaque combat livré est un combat à mort et que celle-ci n'est pas toujours du côté le plus effilé de l'épée, quoi qu'on en pense, le matador s'efforce, avant l'épreuve, de dissiper ses nuages intimes. Dans le cirque, la virginité est un baume. I1 faut atteindre à la transparence ou offrir sa poitrine aux cornes du brouillard. Le torero qui ne se débarrasse pas de ses doutes arrive devant le taureau en état de faiblesse, presque vaincu déjà. C'est pourquoi quand la foule au dehors se prépare joyeusement à la fête, il regarde en lui-même la paix qui s'installe, attentif à ne rien laisser éveillé du tumulte qui d'ordinaire l'agite. À ce moment, l'obscurité est son royaume. I1 y a entre le monde et lui un voile qui ne se déchire qu'avec la lumière du jour.
 
    Quelle que fût la plaza, j'avais pour habitude d'arriver très tôt en compagnie de Pablo, mon serviteur. Celui-ci connaissait mon besoin de recueillement. I1 m'aidait à m'habiller sans mot dire. Le silence devait être absolu et il le savait. Dans la pénombre du vestiaire, la cérémonie des préparatifs prenait un tour quasi-religieux. Désireux de me purifier jusqu'à l'obsession, je procédais à de longues et abondantes ablutions. Je ponçais, frottais, frictionnais le moindre carré de peau au point de la faire rougir, cherchant à débusquer les endroits oubliés, chassant avec passion les scories les plus infimes. Je limais mes ongles, brossais et graissais mes cheveux, je lavais mes dents, me rasais et me parfumais. Le plus souvent, c'était mon âme que je cherchais à nettoyer.
 
    J'enfilais ensuite un gilet galonné sur ma chemise de soie blanche au plastron de fine dentelle. Je glissais mes jambes dans de solides bas de coton. Je passais une culotte de satin blanc que Pablo serrait consciencieusement tout le long des cuisses jusqu'aux genoux grâce à des lacets ornés de glands qui pendaient sur les mollets. Puis il m'aidait à emprisonner ma taille d'une longue ceinture de soie rose, serrée très fortement pour atteindre la ligne idéale : celle qui échappe au taureau. Ceci fait, je pouvais revêtir la veste courte, brillante, pailletée, ornée de broderies, de brandebourgs et de torsades.
 
    Mes cheveux étaient enfin tressés en chignon sur la nuque, recouverts de résille et liés par un    gros ruban noir. I1 ne me restait plus qu'à nouer ma cravate, chausser mes escarpins, jeter négligemment sur l'épaule ma cape de défilé et mettre la main sur mon épée. I1 fallait deux bonnes heures pour me gainer ainsi de blancheur scintillante. Les derniers moments étaient consacrés à la prière. J'allais à la chapelle et là, fantôme blafard, je me tenais silencieusement dans la lueur vacillante des chandelles. Prêt à jouer, prêt à mourir.    
 
    Lorsque, sous les traits de Bailador, je reconnus mon    destin, je ne peux pas dire que je fus surpris. Non. Je le reconnus simplement, comme l'on reconnaît une figure que l'on s'attend à voir surgir un jour ou l'autre. I1 était là. C'était bien. C'était le moment. J'envisageais même l'issue de la partie avec un calme désolant. Vous pourriez croire, Mesdames et Messieurs, à m'entendre parler ainsi, que j'étais un individu blasé, lassé de l'existence, peut-être trop gâté ou, pourquoi pas, désespéré ou neurasthénique. Mais c'était pourtant tout le contraire.
 
    Permettez-moi de vous rappeler que je n'avais que vingt-cinq ans. J'aimais la vie comme on peut l'aimer à cet âge, lorsqu'elle a eu la bonté de vous sourire et que vous n'en avez pas encore épuisé toutes les délices. J'avais de nombreux amis, une longue et belle carrière devant moi - ne me présentait-on pas comme le rival le plus dangereux du grand Belmonte ?
 
    Et puis j'avais l'amour de Manuela, la blonde et douce Manuela.
Nous avions souvent ensemble envisagé l'avenir, sous les auspices du soleil andalou, quelque part du côté d'Almunecar. Rien n'était plus éloigné de moi que l'indifférence ou le désir de perdre tout ce qui m'avait été donné et tout ce qui m'était promis. Pourtant, à l'heure cruelle où il me fallait tout quitter, une seule chose m'importait : pat-dessus tout et plus que jamais, encore, encore une fois, ordonner le chaos.
 
    La bête, postée près du centre, piaffait. C'était la troisième, ce soir-là, à fouler le sable de l'arène. Les autres matadors s'étaient brillamment comportés avec les deux premiers taureaux que le tirage au sort leur avait attribués. Le jeune Chico Mendes avait même obtenu deux oreilles. C'était maintenant mon tour de toréer.
 
    Les peones de Brega agitèrent leurs capes, l'animal s'élança. I1 fut bientôt conduit devant l'un des deux picadors chargés de le piquer. Le taureau attaquait la tête haut levée. Dans cet état, j'aurais eu le plus grand mal, plus tard, à mettre la main pour enfoncer l'estoc. I1 appartenait au picador, par une série de piques, de transformer les coups verticaux en coups horizontaux.
 
    Mais Bailador se montrait ombrageux, il refusait l'attaque. Un peon fut dans l'obligation de se présenter à la droite du cheval etde citer l'animal d'un appel du pied. Celui-ci effectua devant le cavalier une attaque courbe et reçut la pique au passage, par surprise. Cette manœuvre présentait, nous le savions, le danger de fausser le taureau : il risquait, dès cet instant, de ne plus attaquer en ligne droite et de devenir vicieux lors de la mise à mort.
 
    La foule protesta. La foule proteste toujours contre le picador. À trois reprises, il reçut la charge furieuse du taureau. Le cheval, protégé par un caparaçon matelassé, piétinait. L'œil droit caché par une œillère, il semblait inquiet, surpris sans doute par la brutalité des poussées. Son cavalier tirait sur la bride, le mors lui cisaillait la gueule. Les picadors enfin se retirèrent. Nous pûmes nous livrer au premier travail de cape.
 
    Pour ma part, je réussis quelques belles passes dont une série de véroniques que le public, je crois, apprécia. Cependant qu'importe le public. Ne croyez pas que la foule nous émeuve, non. Qu'avons-nous à craindre de la foule? Qu'avons-nous à attendre d'elle? Notre futur est dans le cirque, non sur les gradins. La multitude ne fait que participer à la configuration de l'univers dans laquelle se déroule le jeu. C'est le regard lointain, féminin, inaccessible, des étoiles. Elle voûte de cris notre théâtre intérieur. Elle est là, elle est belle, nous l'aimons. Mais que peut-elle pour nous, que peut-elle sur nous? Elle n'est que décor, sans force agissante.
 
    Le premier tiers du combat avait pris fin. I1 fallait maintenant poser les banderilles. Je décidai de les poser    moi-même. Je le dis à Francisco, mon banderillero. I1 ne broncha pas. Je savais pourtant qu'il ne pouvait que m'en vouloir. I1 aspirait de tout son cœur à toréer et je le privais ainsi d'une occasion de montrer son savoir-faire. Puisse-t-il aujourd'hui avoir pardonné la tyrannie de mes inspirations !    
 
    Je pris les fuseaux de papier coloré et je m'avançai seul sur le sable. L'idée me vint de réaliser un quiebro parfait. Je sortis le mouchoir de batiste que je portais sous la ceinture et le disposai bien à plat sur le sol. J'y posai les pieds et, levant les mains, presque jointes, paumes vers le bas, au-dessus de ma tête, je me cambrai autant que je le pus.
 
    Le taureau, provoqué, ne se fit pas attendre. I1 fonça et je pris garde de bien figer mon attitude, les deux pieds immobiles sur le mouchoir. Lorsque mon adversaire ne fut plus qu'à deux ou trois mètres de moi, je simulai d'un coup de bassin une fuite sur le côté. La bête modifia aussitôt sa direction. Plus léger qu'elle, je pus alors l'esquiver par un mouvement de hanches du côté opposé et clouer les bâtons au passage. Les deux harpons d'acier s'enfoncèrent mollement dans la peau du dos. L'animal poursuivit sa course en faisant virevolter dans la lumière du soir les tiges multicolores. Ce fut une ovation. Mes pieds n'avaient pas bougé.
 
    Je me retournai. Le taureau était à quatre ou cinq mètres de moi, magnifique. Son flanc d'ébène palpitait, lézardé d'un ruisseau pourpre. Malgré sa robustesse et son poids, je ne pouvais m'empêcher de lui trouver une allure gracile. Ses pattes étaient fines, son trot élastique. Un vrai danseur. Je posai les dernières banderilles de façon beaucoup plus classique, courant vers Bailador, rivalisant avec lui de légèreté bondissante. Francisco, j'en ris encore, rongeait son frein derrière la balustrade.
 
    Le dernier tiers du combat approchait. On me donna la muleta et je m'avançai face aux barrières, tenant l'étoffe rouge et l'épée dans la main gauche, ma coiffe noire dans la droite. Je levai les yeux vers les gradins. Manuela était là. Au troisième rang. Sa beauté rayonnante ne me fit pas oublier qu'elle tremblait. Je tendis vers elle mon couvre-chef, montrant à tous celle à qui je dédiais mes derniers efforts, puis je le lui lançai. Elle sourit faiblement, ses yeux brillaient. Elle essayait de faire bonne figure mais, je n'en doutais pas, elle était rongée d'inquiétude.
 
    Où es-tu aujourd'hui, Manuela? Que t'a apporté la vie? Pour moi, tout s'est arrêté par une journée ensoleillée de mai. Mais toi, tu as dû connaître tant et tant de choses depuis. Peut-être vis-tu aujourd'hui avec un autre dans cette petite hacienda, blanchie à la chaux, dont nous rêvions autrefois. Peut-être as-tu des enfants, peut-être un nino qui ne rêve que de corrida et à qui tu défends les arènes. ll ne me reste que le sentiment incertain et si fugace du souvenir. Ton image elle-même quelquefois m'échappe. Petit à petit, tout s'en va. Chaque minute qui passe est une bribe de vie arrachée au néant, condamnée à y retourner. Et i1 n'y a pas de deuxième chance.
 
    Ce jour-là, à Séville, je me posais fort peu de questions, j'en conviens. Je me sentais au sommet de mon art. La faena débutait. J'exécutai quelques passes simples, des naturelles, en rond, en rideau, de la tête à la queue. Puis j'enchaînai une série de passes de la main droite, firmas et trincheras. Chacun de mes gestes s'achevait dans une immobilité dédaigneuse. Le matador n’a qu’un devoir : s'arracher au vide de l’arène pour le meubler de formes. De figures que dessinent dans l'espace sa cape et sa muleta. Son objectif est la pureté libératrice et il ne l'atteint jamais assez.
 
    Pour le lui comme pour l'artiste, la création de formes est toujours subterfuge. Ce dont il s'agit en définitive, c'est de tromper l'attente. Tout n'est jamais qu'une question de temps. Vingt-cinq années pour moi, cinquante-trois pour lui et combien pour vous ? L'important n'est-il pas d'être fier face à ce qui, au bout du compte, aura raison de nous ? Peu importe que nos montres ne soient pas accordées sur la même heure. Quelque part, pour chacun, il y a un Bailador qui attend.
 
    Le mien était là. Je n'avais pas peur. Le monde m'appartenait encore. I1 me restait du temps pour le forger à ma guise, du temps pour sculpter le vide. J'accomplis avec une précision méthodique quelques exercices à la géométrie parfaite dont ma fameuse passe aidée par le bas. Le public était enthousiaste ; mon imprésario était content. Je fis un geste vers la Présidence pour demander la permission de tuer. Elle me fut donnée.
 
    Pendant que l'orchestre jouait du clairon, je vins me placer devant le taureau. J'attendis que ses pattes de devant fussent sur la même ligne. Sa tête était peu volumineuse, mais son front était large. I1 avait l'œil vif et saillant, les oreilles petites, très mobiles, les naseaux dilatés, les cornes bien plantées, ni trop ouvertes, ni trop fermées. I1 me lança un regard dans lequel je ne discernai aucune trace de méchanceté, mais un mélange de brutalité et d'indifférence bornée.
 
    L'air était limpide comme il l'est souvent au printemps quelques heures avant le crépuscule. Le silence était tombé sur la plaza. Nul ne bronchait. La paix du soir enveloppait toute chose d'une douce torpeur.
 
    I1 faisait bon.
 
    L'animal baissa légèrement la tête. Je levai à hauteur de poitrine l'estoc pointé vers le garrot et m'élançai pour le dernier assaut. À l'instant où je frappai, penché sur les cornes, le taureau donna un violent coup de tête sur le côté. Je ressentis une atroce douleur à la cuisse droite, tandis que je basculais de l'avant par-dessus son dos. Je me reçus sans dommage dans la poussière et je crus un moment m'en être tiré indemne. Cependant les cris fusaient tout autour de moi, les gens s'agitaient sur les gradins. Je tentai de me relever.
 
    Je vis alors la flaque de sang dans laquelle baignaient mes jambes. Un jet saccadé et puissant l'alimentait depuis une plaie béante qui me barrait la cuisse. Je gisais sur le sable, mon costume d'albâtre éclaboussé de rouge. L'artère fémorale avait été rompue.
 
    Dès lors, tout se passa très vite. Je vis des peones accourir pour éloigner le taureau, je vis non loin de moi, derrière la barrière, une fille qui pleurait. Je fus pris de faiblesse, la tête me tourna. Les arènes se mirent à danser sous mes yeux, les couleurs se mélangeaient les unes aux autres à mesure que la ronde s'emballait, l'univers tout entier se résorbait en une masse confuse.
 
    Au milieu de ce grand tournoiement, semblable à l'œil moqueur d'un cyclone, immobile et comme fixée dans l'espace, la bête pointait sur moi son épais mufle froid.
 
 
 
Philippe Ségur
Nouvelle
Nouvelle, publiée dans Nyx, 1991
D.R.