Quelques martyrs
Le martyre est ici à entendre au sens étymologique de "témoignage". Un témoignage qui coûte cher : ceux-là ont cherché à percer leur propre énigme au prix de leur raison et de leur vie. Leur fin tragique ne valide pas leurs choix ni même la justesse de leur questionnement, mais elle authentifie à coup sûr la sincérité de leur démarche. Et sans doute est-ce parce que leur engagement a été total que leur voix résonne encore aujourd'hui avec tant de force.
Vincent Van Gogh, Antonin Artaud, Jack Kerouac
Vincent VAN GOGH (1853-1890). Né en Hollande, il manifeste très tôt un esprit tourmenté, foncièrement mystique. Il est d'abord employé dans une galerie d'art à La Haye, Londres, puis Paris. Son inquiétude et son instabilité le poussent alors à se tourner vers une fonction religieuse et à demander une mission évangéliste auprès des mineurs du Borinage. La véhémence de son engagement est très vite source d'incompréhension et cette expérience se solde par un échec. En 1880, il se met à l'étude du dessin, d'abord à Anvers, puis à Paris où il rencontre Toulouse-Lautrec, Gauguin, Seurat, Renoir, Monet, Degas, Pissarro. En 10 ans à peine, sa peinture va accomplir une évolution prodigieuse, à travers, notamment, une reconsidération de la couleur, destinée désormais non plus à décrire, mais à exprimer les passions humaines, et à travers une touche, inspirée de l'impressionnisme, où dominent la fragmentation et les volutes vouées à décomposer la matière pour passer au-delà des apparences tout en les respectant. Avide de communion, de compréhension, de chaleur humaine, mais simultanément affecté d'une singularité et d'une exigence le rendant d'une sociablilité difficile, Van Gogh s'enfonce progressivement dans une solitude déchirante et dans la folie. Désireux de créer un phalanstère d'artistes, il fait venir Gauguin à Arles en 1888, mais après une violente dispute, ce dernier le quitte et Van Gogh en proie au délire se tranche l'oreille. Souffrant d'hallucinations, il est interné l'année suivante à Arles, puis à Saint-Rémy-de-Provence. Enfin, il rentre à Paris et va se soigner à Auvers-sur-Oise chez le docteur Gachet, ami de Cézanne et de Pissarro. Le 27 juillet 1990, il se tire une balle de revolver dans la poitrine et décède peu après à l'âge de trente-huit ans. Il avait annoncé à plusieurs reprises, des années plus tôt, qu'il ne vivrait sans doute pas très vieux ("mieux vaut crever de passion que de crever d'ennui"). De son vivant, il est resté méconnu, mais la postérité reconnaîtra son génie, le consacrant même comme l'un des peintres les plus populaires dans le monde (pas toujours pour de bonnes raisons). Il est moins connu en tant qu'écrivain - et même tout à fait oublié à ce titre par les dictionnaires et manuels - alors que son abondante correspondance avec son frère Théo, le seul à l'avoir constamment reconnu et soutenu, est une oeuvre littéraire à part entière et non un simple témoignage qui viendrait éclairer son oeuvre picturale.
Lire Van Gogh ou l'enterrement dans les blés de Viviane Forrester (1983), qui, à l'instar d'Antonin Artaud, s'interroge sur les motifs du suicide du peintre.
     Voir la Correspondance de Van Gogh
 
Antonin ARTAUD (1896-1948). Souffrant depuis son plus jeune âge d'un déséquilibre mental, Artaud a entrepris de l'explorer pour atteindre à la source vive de la pensée et, par là-même, au statut absolu du voyant qu'ambitionnait déjà Rimbaud. Sa poésie surréaliste est, à ce seul titre, fascinante : L'ombilic des limbes (1925), Le Pèse-Nerfs (1927), comme le sont ses essais à la prose poétique tendue, toute de rupture et de fulgurantes accélérations : Héliogabale (1934), Van Gogh, le suicidé de la société (1947). Acteur, auteur et théoricien du théâtre, il a profondément marqué ce dernier avec Le théâtre de la cruauté (1932) et Le théâtre et son double (1938) dans lesquels il préconise la libération des instincts comme gage de l'absolue sincérité de tous les participants et comme promesse d'une révolution à la fois individuelle et collective. Miné par les traitements psychiatriques, en particulier par les électrochocs, il est retrouvé mort - ainsi qu'il l'avait annoncé - au bas de son lit à l'âge de cinquante-deux ans.
Lire surtout les deux témoignages majeurs que sont En compagnie d'Antonin Artaud de Jacques Prével (1993), poète qui fut son disciple, et Antonin Artaud, ce désespéré qui vous parle de Paule Thévenin (1993), qui a été sa collaboratrice. Voir aussi Nietzsche et Artaud : pour une éthique de la cruauté de Camille Dumoulié (1992), Le gouffre insondable de la face : autoportraits d'Antonin Artaud de Natacha Allet (2005) ainsi que le dossier du Magazine littéraire de sept. 2004, "Artaud l'insurgé".
     Voir Van Gogh, le suicidé de la société d’A. Artaud
 
Jack KEROUAC (1922-1969). Rien ne semblait destiner a priori Jack Kerouac à une fin tragique. Incarnation même de la jeunesse exubérante et insouciante, de la séduction vagabonde et d'une liberté déjà conquise dans la spontanéité, il devient l'une des figures majeures du mouvement beatnik. Ce mouvement, qui se réclame de Rimbaud, d'Henry Miller et de Faulkner, s'oppose à l'americain way of life et revendique l'exaltation du moi, l'errance bohème et le non-conformisme sexuel. Dans l'ouvrage mythique Sur la route (1957), écrit initialement sur un rouleau et que Kerouac va mettre six ans à publier, celui-ci met au point un style rythmique aux sonorités lancinantes, qui est conçu comme le pendant littéraire du jazz. Influencé par le bouddhisme zen (Les clochards célestes, 1958 ; Satori à Paris, 1966), il développe sa technique dans l'optique d'une "littérature de l'instant", écrite à jet continu, sans souci de construction, avec l'ambition de rendre compte avec une précision analytique quasi-démiurgique des moindres détails du réel et, par là même, de l'existence tout entière de Duluoz, le double de l'auteur. La recherche spirituelle à la fois très subtile et très naïve de Kerouac (sa vision simplifiée du bouddhisme zen est, sur ce point, stupéfiante) va le mener à l'échec. Persuadé d'atteindre le satori - l'éveil de la conscience - en seulement quatre mois de retraite solitaire dans une cabane sur Desolation Peak, il y fait l'expérience d'une déception radicale et déstabilisante. Il n'a encore rien publié (sauf The town and the city, 1950, qu'il désavouera par la suite), mais ses ouvrages majeurs sont écrits. Quand Sur la route paraît peu de temps après et que le succès, énorme, vient à lui, il est déjà sur le second versant de son oeuvre. Profondément affecté par l'échec de sa recherche, prisonnier d'une éducation catholique dont il n'aura pu se libérer malgré ses tentatives, ne réussissant pas à nouer de relations affectives stables, il va s'enfermer dans une solitude de plus en plus grande et mourir à 47 ans, miné par l'alcool.
Lire la biographie très analytique d'Ann Charters (Kerouac, le vagabond, 1975). L'oeuvre en elle-même, du moins jusqu'à l'expérience de Desolation Peak témoigne assez bien à elle seule de ce que fut la vie de Kerouac (en particulier, Les clochards célestes).
    Voir Les clochards célestes de J. Kerouac
 
D.R.
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