Friedrich NIETZSCHE (1844-1900). Après des études de philologie, Nietzsche obtient un poste de maître de conférences à l'université de Bâle à l'âge de 26 ans. Des problèmes de santé le contraignent néanmoins à quitter l'enseignement en 1878. Il va alors produire une oeuvre abondante au cours d'une vie errante qui le mènera à Sils-Maria (Suisse), en Italie et en France, notamment à Nice. Il meurt à 56 ans, atteint de paralysie générale et de démence, probablement après avoir contracté la syphilis. Parmi ses textes majeurs, il faut signaler : Humain, trop humain (1878), Le gai savoir (1883-1887), Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), Par-delà le bien et le mal (1886), La généalogie de la morale (1887) et Le crépuscule des idoles (1888). La pensée de Nietzsche est à la fois le produit de son époque (car il n'a pas inventé le nihilisme, mais l'a décrit tel qu'il l'a trouvé) et un coup de tonnerre dans la civilisation occidentale. On sait qu'il a été influencé par l'oeuvre de Schopenhauer, mais c'était pour la retourner comme Marx fit de Hegel. Le projet de Nietzsche est ni plus ni moins la destruction et la transmutation de toutes les valeurs afin de libérer l'humain du carcan historique, théologique et moral dans lequel il se trouve enfermé. Une lecture attentive ne peut que laisser confondu devant la rupture radicale que réalise cette pensée tant du point de vue du fond que du point de vue de la forme philosophique qui en est l'expression : poésie, aphorisme, pamphlet, d'une beauté, d'une concision, d'une acuité à couper le souffle. Nietzsche manie la philosophie comme un coup de poing : sa langue est abrupte, incisive, et son propos percutant n'entend pas fonder un système, mais les remettre tous en cause. Le fait que son oeuvre, après sa mort, ait été instrumentalisée par le nazisme, sous l'influence de sa soeur mariée à un nationaliste et antisémiste prussien, ne doit pas induire en erreur : Nietzsche n'est que mépris à l'égard de l'Etat, méfiance à l'égard du nationalisme, dégoût à l'égard de la violence physique. Quant aux dangers potentiels de sa pensée - idée commune véhiculée par la vulgate nietzschéenne et par certains de ses détracteurs -, elle résulte de plusieurs contresens. On entend "surhomme" au lieu de "surhumain" (les anglo-saxons ne traduisent pas par "superman", mais par "overman"), "domination" au lieu de "puissance", on se fixe sur le nihilisme sans évoquer la joie des commencements, on se gausse de l'éternel retour en omettant la liberté créative qu'il implique et le tour est joué. On ne peut en conclure qu'une chose : Nietzsche est à la fois un philosophe clair, dans son expression, et un philosophe qui se mérite, dans sa compréhension véritable.
Lire aussi : Nietzsche (1930) par Stefan Zweig, essai en forme d'hommage dans lequel l'écrivain autrichien met en évidence le rapport étroit entre la vie et l'oeuvre du philosophe (les chapitres 4, "Le don Juan de la connaissance", et 6, "Marche progressive vers soi-même", peuvent servir de vade-mecum à tout apprenti-chercheur). Egalement : Nietzsche (1944) par Daniel Halévy, très importante biographie d'un des premiers lecteurs français de Nietzsche, et Nietzsche (1965) par Gilles Deleuze, bon petit livre pour aborder cet auteur (biographie, analyse synthétique de l'oeuvre, lexique, extraits).
Fédor DOSTOÏEVSKI (1821-1881). En 1839, son père, un médecin moscovite autoritaire, est assassiné par ses moujiks, c'est-à-dire par ses propres paysans sur ses terres, ce qui occasionne chez Dostoïevski une crise nerveuse aiguë (première crise d'épilepsie). Il vit à St Pétersbourg dans une grande pauvreté et y fréquente les milieux libéraux qui s'opposent à l'autoritarisme tzariste (groupe Pétrachevski). Il commence à écrire à 24 ans (premier roman). En 1849, il est emprisonné et condamné à mort avec tous les membres du groupe libéral auquel il s'est lié. Sa grâce ne survient qu'au tout dernier moment, sur le terrain d'exécution, avant que la salve ne soit tirée (épisode relaté dans L'Idiot et le Journal d'un écrivain). De 1850 à 1853, il est condamné aux travaux forcés en Sibérie où il devient ensuite soldat jusqu'en 1859, à la suite d'une libération par étapes successives. N'ayant alors qu'une bible pour seul livre, il traverse une crise religieuse et devient croyant. À partir de 1860, il revient à St Pétersbourg où il vit très difficilement de sa plume. Il publie Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1861), Mémoires écrits dans un souterrain (1864), Crime et châtiment (1865), Le joueur (1866). En 1866, il s'engage par contrat à écrire un roman tous les quatre mois. Malade et accablé de dettes, il finit par s'enfuir de St Pétersbourg pour l'Allemagne et l'Italie. Paraissent alors L'Idiot (1868), L'éternel mari (1869). Il ne reviendra en Russie qu'après le succès des Possédés en 1870. Les Frères Karamazov paraît en 1879-1880. Toute son oeuvre est hantée par la quête fiévreuse de Dieu dans une humanité en proie à la tentation ou à la réalité du mal. Dans un style volontairement tendu, bouillonnant, âpre, comme le flux continu d'une pensée inquiète (Dostoïevski n'avait que mépris pour la tradition française du haut style), il a exploré, comme personne avant lui, les arcanes d'une psyché divisée entre volonté consciente et pulsions inconscientes.
Knut HAMSUN (1859-1952). Né en Norvège dans un milieu paysan, il exerce de nombreux métiers, mène une vie de vagabond et connaît la plus terrible misère avant d'émigrer pour deux ans aux Etats-Unis. À son retour, il publie Faim (1890) qui lui vaut aussitôt la célébrité, à l'âge de 31 ans. Ses romans suivants exaltent la vie simple des campagnes norvégiennes, la communion primitive avec une nature cosmique, surtout l'éveil de la conscience à ses mouvements souterrains, parfois obscurs, mais source d'une exubérante énergie. Ses romans les plus notables sont alors Mystères (1892), Pan (1894), Femmes à la fontaine (1920), Vagabonds (1927) et August (1930). Épris de liberté, Hamsun apparaît tout à la fois comme un esprit individualiste, désenchanté, sarcastique et lucide, qui partage avec Dostoïevski et Nietzsche le goût du défi nihiliste, et comme un homme aspiré par un désir de fusion avec l'univers (ce double mouvement le rapproche de Hesse). Il a mis en évidence l'absurde et l'irrationnel du psychisme humain et prôné une réconciliation de l'individu avec son environnement dans une célébration de la vie universelle. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1920. Dans la seconde partie de sa carrière, l'oeuvre d'Hamsun se teinte néanmoins de pessimisme et son amour de la terre, confondu chez lui avec l'amour de la patrie norvégienne, va le conduire à une erreur tragique : à l'âge de 83 ans, il prend parti pour l'Allemagne hitlérienne alors que celle-ci occupe la Norvège et que les Norvégiens se mobilisent très activement dans la résistance. Après la guerre, il est traduit en justice et condamné comme un traître à sa patrie. Au seuil de la mort, rejeté de tous, Hamsun tentera de s'expliquer dans un livre brillant et poignant : Sur les sentiers où l'herbe repousse (1949, le titre français est un contresens du titre norvégien original : Sur les sentiers que l'herbe envahit).